REMARQUES SUR LE SIÉGE DE LA FACULTÉ DU LANGAGE ARTICULÉ, SUIVIES D’UNE OBSERVATION D’APHÉMIE (PERTE DE LA PAROLE), M. PAUL BROCA (1861)

PDF: REMARQUES SUR LE SIÉGE DE LA FACULTÉ DU LANGAGE ARTICULÉ, SUIVIES D’UNE OBSERVATION D’APHÉMIE (PERTE DE LA PAROLE), M. PAUL BROCA (1861)
REMARQUES SUR LE SIÉGE DE LA FACULTÉ DU LANGAGE ARTICULÉ, SUIVIES
D’UNE OBSERVATION D’APHÉMIE (PERTE DE LA PAROLE)
M. PAUL BROCA (1861)
Classics in the History of Psychology
An internet resource developed by
Christopher D. Green
York University, Toronto, Ontario
REMARQUES SUR LE SIÉGE DE LA FACULTÉ DU LANGAGE ARTICULÉ, SUIVIES D’UNE
OBSERVATION D’APHÉMIE (PERTE DE LA PAROLE)
M. PAUL BROCA (1861)
chirurgien de l’hôpital de Bicêtre
Bulletin de la Société Anatomique 6: 330-357
La pièce et l’observation que je présente à la Société anatomique viennent à l’appui des idées que
professe M. Bouillaud sur le siége[§] de la faculté du langage. Cette question, à la fois
physiologique et pathologique, mérite plus d’attention que la plupart des médecins ne lui en ont
accordé jusqu’ici, et la matière est assez délicate, le suject assez obscur et assez compliqué, pour
qu’il me paraisse utile de faire précéder de quelques remarques la relation du fait que j’ai observé.
I.
On sait que l’école phrénologique plaçait à la partie antérieure du cerveau, dans l’une des
circonvolutions qui reposent sur la voûte orbitaire, le siége de la faculté du langage. Cette opinion,
que l’on avait admise, comme tant d’autres, sans preuve suffisante, et qui d’ailleurs ne reposait que
sur une analyse très imparfaite des phénomènes du langage, aurait sans doute disparu avec le
reste du système, si M. Bouillaud ne l’eût sauvée du naufrage en lui faisant subir d’importantes
modifications, et en l’entourant d’un cortége de preuves empruntées surtout à la pathologie. Sans
considérer le langage comme une faculté simple dépendant d’un seul organe cérébral, et sans
chercher à circonscrire dans une étendue de quelques millimètres la situation de cet organe,
comme l’avait fait l’école de Gall, ce professeur a été conduit par l’analyse d’un grand nombre de
faits cliniques, suivis d’autopsies, à admettre que certaines lésions des hémisphères abolissent la
parole sans détruire l’intelligence, et que ces lésions ont toujours [p. 331] leur siége dans les lobes
antérieurs du cerveau. Il en a conclu qu’il y a quelque part, dans ces lobes, une ou plusieurs
circonvolutions qui tiennent sous leur dépendance l’un des éléments essentiels du phénomène
complexe de la parole, et c’est ainsi que, moins exclusif que l’école de Gall, il a placé dans les lobes
antérieurs, sans spécifier davantage, le siége de la faculté du langage articulé, qu’il faut bien se
garder de confondre avec la faculté générale du langage.
Il y a, en effect, plusieurs espèces de langage. Tout système de signes permettant d’exprimer les
idées d’une manière plus ou moins intelligible, plus ou moins complète, plus ou moins rapide, est un
langage dans le sens le plus général du mot: ainsi la parole, la mimique, la dactylologie, l’écriture
figurative, l’écriture phonétique, etc., sont autant d’espèces de langages.
Il y a une faculté générale du langages qui préside à tous ces modes d’expression de la pensée, et
qui peut être définie: la faculté d’établir une relation constante entre une idée et un signe, que ce
signe soit un son, un geste, une figure, ou un tracé quelconque. De plus, chaque espèce de
langage nécessite le jeu de certains organes d’émission et de réception. Les organes de réception
sont tantôt l’oreille, tantôt la vue, quelquefois même le toucher. Quant aux organes d’émission, ils
sont mis en jeu par des muscles volontaires, tels que ceux du larynx, de la langue, du voile du
palais, de la face, des membres supérieurs, etc. Tout langage régulier suppose donc l’intégrité:
1º d’un certain nombre de muscles, des nerfs moteurs qui s’y rendent, et de la partie du
système nerveux central d’où proviennent ces nerfs; 2º d’un certain appareil sensorialexterne, du nerf sensitif qui en part, et de la partie du système nerveux central où ce nerf va aboutir;
3º enfin de la partie du cerveau qui tient sous sa dépendance la faculté générale du langage
telle que nous venons de la définir.
L’absence ou l’abolition de cette dernière faculté rend impossible toute espèce de langage. Les
lésions congénitales ou accidentelles des organes de réception et des organes d’émission peuvent
nous priver de l’espèce particulière de langage qui met ces organes à contribution; mais si la faculté
générale du langage persiste en nous avec un degré suffisant d’intelligence, nous pouvons encore
suppléer par une autre espèce de langage à celle que nous avons perdue.
[p. 332] Les causes pathologiques qui nous privent d’un moyen de communication ne nous en font
ordinairement perdre que la moitié, parce qu’il est assez rare que les organes d’émission et les
organes de réception soient affectés en mème temps. Par exemple, l’adulte qui devient sourd
continue à s’exprimer par la parole, mais pour lui transmettre une idée on se sert d’un langage
différent, tel que le geste ou l’écriture. C’est l’inverse qui a lieu lorsqu’une paralysie frappe les
muscles de la parole; le malade à qui nous nous adressons dans le langage articulé, nous répond
alors dans un autre langage. C’est ainsi que les divers systèmes de communication peuvent se
suppléer mutuellement.
Ceci n’est que de la physiologie élémentaire; mais la pathologie a permis de pousser plus loin
l’analyse pour ce qui concerne le langage articulé, qui est le plus important et probablement le plus
complexe de tous.
Il y a des cas où la faculté générale du langage persiste inaltérée, où l’appareil auditif est intact, où
tous les muscles, sans en excepter ceux de la voix et ceux de l’articulation, obéissent à la volonté,
et où pourtant une lésion cérébrale abolit le langage articulé. Cette abolition de la parole, chez des
individus qui ne sont ni paralysés ni idiots, constitue un symptôme assez singulier pour qu’il me
paraisse utile de la désigner sous un nom spécial. Je lui donnerai donc le nom d’aphémie (a privatif;
jhmi, je parle, je prononce); car ce qui manque à ces malades, c’est seulement la faculté d’articuler
les mots. Ils entendent et comprennent tout ce qu’on leur dit; ils ont toute leur intelligence; ils
émettent des sons vocaux avec facilité; ils exécutent avec leur langue et leurs lèvres des
mouvements bien plus étendus et bien plus énergiques que ne l’exigerait l’articulation des sons, et
pourtant la réponse parfaitement sensée qu’ils voudraient faire se réduit à un très petit nombre de
sons articulés, toujours les mêmes et toujours disposés de la même manière; leur vocabulaire, si
l’on peut dire ainsi, se compose d’une courte série de syllabes, quelquefois d’un monosyllabe qui
exprime tout, ou plutôt qui n’exprime rien, car ce mot unique est le plus souvent étranger à tous les
vocabulaires. Certains malades n’ont même pas ce vestige du langage articulé; ils font de vains
efforts sans prononcer une seule syllabe. D’autres ont, en quelque sorte, deux degrés d’articulation.
Dans les circon- [p. 333] stances ordinaires, ils prononcent invariablement leur mot de prédilection;
mais, lorsqu’ils éprouvent un mouvement de colère, ils deviennent capables d’articuler un second
mot, le plus souvent un juron grossier, qui leur était familier probablement avant leur maladie, puis
ils s’arrêtent après ce dernier effort. M. Auburtin a observé un malade qui vit encore et qui n’a
besoin d’aucune excitation pour prononcer ce juron stéréotypé. Toutes ses réponses commencent
par un mot bizarre de six syllabes et se terminent invariablement par cette invocation suprême:
Sacre nom de D…
Ceux qui ont pour la première fois étudié ces faits étranges ont pu croire, faute d’une analyse
suffisante, que la faculté du langage, en pareil cas, était abolie; mais elle persiste évidemment tout
entière, puisque les malades comprennent parfaitement le langage articulé et le langage écrit;
puisque ceux qui ne savent pas ou ne peuvent pas écrire ont assez d’intelligence (et il en faut
beaucoup en pareil cas) pour trouver le moyen de communiquer leur pensée, et puisque enfin ceux
qui sont lettrés, et qui ont le libre usage de leurs mains, mettent nettement leurs idées sur le papier.
Ils connaissent donc le sens et la valeur des mots, sous la forme auditive comme sous la forme
graphique. Le langage articulé qu’ils parlaient naguère leur est toujours familier, mais ils ne peuvent
exécuter la série de mouvements méthodiques et coordonnés qui correspond à la syllabe cherchée.
Ce qui a péri en eux, ce n’est donc pas la faculté du langage, ce n’est pas la mémoire des mots, ce
n’est pas non plus l’action des nerfs et des muscles de la phonation et de l’articulation, c’est autre
chose, c’est une faculté particulière considérée par M. Bouillaud comme la faculté de coordonner
les mouvements propres au langage articulé, ou plus simplement comme la faculté du langage
articulé, puisque sans elle il n’y a pas d’articulation possible.La nature de cette faculté et la place qu’il faut lui assigner dans la hiérarchie cérébrale peuvent
donner lieu à quelque hésitation. N’est-ce qu’une espèce de mémoire, et les individus qui l’ont
perdue ont-ils perdu seulement, non la mémoire des mots, mais le souvenir du procédé qu’il faut
suivre pour articuler les mots? Sont-ils revenus par là à une condition comparable à celle du jeune
enfant qui comprend déjà le langage de ses proches, qui est sensible au blâme et à la louange, qui
montre du doigt tous les [p. 334] objets qui on lui nomme, qui a acquis une foule d’idées simples, et
qui, pour les exprimer, ne sait encore balbutier qu’une seule syllabe? Peu à peu, après des efforts
innombrables, il réussit à articuler quelques syllabes nouvelles. Pourtant il lui arrive encore souvent
de se tromper, et de dire, par exemple, papa, lorsqu’il voudrait dire mama, parce qu’au moment de
prononcer ce dernier mot il ne se souvient plus de la position qu’il faudrait donner à sa langue et à
ses lèvres. Bientôt il connaît assez bien le mécanisme de quelques syllabes simples et faciles pour
les prononcer à tout coup sans erreur et sans hésitation; mais il hésite et se trompe encore sur les
syllabes plus compliquées et plus difficiles, et lorsque enfin il possède bien la pratique de plusieurs
monosyllabes, il a besoin d’acquérir une nouvelle expérience pour apprendre à passer tout à coup
d’une syllabe à une autre, et pour prononcer, à la place des monosyllabes redoublés qui
constituaient son premier vocabulaire, des mots composés de deux ou trois syllabes différentes.
Ces perfectionnements graduels du langage articulé chez les enfants sont dus au développement
d’une espèce particulière de mémoire qui n’est pas la mémoire des mots, mais celle des
mouvements nécessaires pour articuler les mots. Et cette mémoire particulière n’est nullement en
rapport avec les autres mémoires ni avec le reste de l’intelligence. J’ai connu un enfant de trois ans
qui avait une intelligence et une volonté au-dessus de son âge, qui avait la langue bien conformée,
et qui ne savait pas encore parler. Je connais un autre enfant très intelligent qui, à l’âge de vingt et
un mois, comprend parfaitement deux langues, qui, par conséquent, possède au plus haut degré la
mémoire des mots, et qui jusqu’ici n’a pu s’élever au-dessus de la prononciation des monosyllabes.
Si les adultes qui perdent la parole ont seulement oublié l’art de l’articulation, s’ils sont revenus
simplement à la condition où ils étaient avant d’avoir appris à prononcer les mots, il faut ranger la
faculté dont la maladie les a privés dans l’ordre des facultés intellectuelles. Cette hypothèse me
paraît assez vraisemblable. Il serait possible, toutefois, qu’il en fût autrement, et que l’aphémie fût le
résultat d’une ataxie locomotrice limitée à la partie de l’appareil nerveux central qui préside aux
mouvements de l’articulation des sons. On objecte, il est vrai, que ces malades peuvent exécuter [p.
335] librement avec leur langue et leurs lèvres tous les mouvements autres que ceux de
l’articulation; qu’ils peuvent porter immédiatement, lorsqu’on les en prie, la pointe de leur langue en
haut, en bas, à droite ou à gauche, etc.; mais ces movements, quelque précis qu’ils nous
paraissent, le sont infiniment moins que les mouvements excessivement délicats qu’exige la parole.
Dans l’ataxie locomotrice des membres, on observe que les malades exécutent à volonté tous les
grands mouvements: si on leur dit de lever la main, de l’ouvrir, de la fermer, ils le font presque
toujours sans hésitation; mais, quand ils veulent exécuter des movements plus précis, saisir, par
exemple, d’une certaine manière, un objet de peu de volume, ils vont au delà ou restent en deçà du
but; ils ne savent pas coordonner la contraction de leurs muscles de manière à obtenir une
résultante d’une valeur déterminée, et ils se trompent bien moins sur la direction de leurs
mouvements que sur la quantité de force qu’il faudrait déployer et sur l’ordre de succession des
mouvements partiels dont se compose la préhension des objets. On peut donc se demander si
l’aphémie ne serait pas une espèce d’ataxie locomotrice limitée aux muscles de l’articulation des
sons, et, s’il en était ainsi, la faculté que les malades ont perdue ne serait pas une faculté
intellectuelle, c’est-à-dire une faculté appartenant à la partie pensante du cerveau, ce ne serait
qu’un cas particulier de la faculté générale de coordination des actions musculaires, faculté qui
dépend de la partie motrice des centres nerveux.
On peut donc faire au moins deux hypothèses sur la nature de la faculté spéciale du langage
articulé. Dans la première hypothèse, ce serait une faculté supérieure, et l’aphémie serait un trouble
intellectuel; dans la seconde hypothèse, ce serait une faculté d’un ordre beaucoup moins élevé, et
l’aphémie ne serait plus qu’un trouble de la locomotion. Quoique cette dernière interprétation me
paraisse beaucoup moins probable que l’autre, je n’oserais pourtant pas me prononcer d’une
manière catégorique si j’en étais réduit aux seules lumières de l’observation clinique.
Quoi qu’il en soit, sous le rapport de l’analyse fonctionnelle, l’existence de la faculté spéciale du
langage articulé, telle que je l’ai définie, ne peut être révoquée en doute, car une faculté qui peut
périr isolément, sans que celles qui l’avoisinent le plus soient [p. 336] altérées, est évidemment une
faculté indépendante de toutes les autres, c’est-à-dire une faculté spéciale.Si toutes les facultés cérébrales étaient aussi distinctes, aussi nettement circonscrites que celle-là,
on aurait enfin un point de départ positif pour aborder la question si controversée des localisations
cérébrales. Il n’en est malheureusement pas ainsi, et le plus grand obstacle aux progrès de cette
partie de la physiologie vient de l’insuffisance et de l’incertitude de l’analyse fonctionnelle qui doit
nécessairement précéder la recherche des organes en rapport avec chaque fonction.
La science est si peu avancée sur ce point, qu’elle n’a même pas encore trouvé sa base, et ce qui
est en contestation aujourd’hui, ce n’est pas tel ou tel système phrénologique, mais le principe
même des localisations, c’est-à-dire la question préalable de savoir si toutes les parties du cerveau
qui sont affectées à la pensée ont des attributions identiques ou des attributions différentes.
Une communication de M. Gratiolet relative au parallèle cérébral et intellectuel des races humaines,
a mis, il y a quelque temps, la Société d’anthropologie de Paris en demeure d’examiner cette
importante question, et M. Auburtin, partisan du principe des localisations, a pensé, avec juste
raison, que la localisation d’une seule faculté suffirait pour établir la vérité de ce principe; il a donc
cherché à démontrer, conformément à la doctrine de son maître M. Bouillaud, que la faculté du
langage articulé réside dans les lobes antérieurs du cerveau.
Pour cela, il a d’abord passé en revue une série de cas où une affection cérébrale spontanée avait
aboli la faculté du langage articulé sans détruire les autres facultés cérébrales, et où l’on a trouvé à
l’autopsie une lésion profonde des circonvolutions antérieures du cerveau. La nature spéciale du
symptôme de l’aphémie ne dépendait pas de la nature de la maladie, mais seulement de son siége,
puisque la lésion était tantôt un ramollissement, tantôt une apoplexie, tantôt un abcès ou une
tumeur. Pour compléter sa démonstration, M. Auburtin a invoqué une autre série de cas où
l’aphémie a été la conséquence d’une lésion traumatique des lobes antérieurs du cerveau; ces faits,
suivant lui, équivalent à des vivisections, et il a terminé en disant qu’à sa connaissance on n’avait
jamais trouvé les lobes antérieurs du cerveau dans un état d’inté- [p. 337] grité complète, ni mème
dans un état d’intégrité relative, à l’autopsie des individus qui avaient perdu la faculté du langage
articulé sans perdre le reste de leur intelligence.
On lui a opposé plusieurs faits remarquables relatifs à des individus qui avaient parlé jusqu’au
dernier jour, et chez lesquels pourtant les lobes antérieurs du cerveau étaient le siége de profondes
lésions spontanées ou traumatiques; mais il a répondu que cela ne prouvait rien, qu’une lésion,
même étendue, des lobes antérieurs pouvait ne pas atteindre la partie de ces lobes où siége la
faculté du langage articulé, que l’objection ne serait valable que si toutes les circonvolutions
frontales avaient été détruites des deux côtés dans toute leur étendue, c’est-à-dire jusqu’au sillon de
Rolando, et que, dans les cas qu’on lui opposait, la destruction de ces circonvolutions n’avait été
que partielle. Il a donc reconnu qu’une lésion des lobes antérieurs n’entraîne pas nécessairement la
perte de la parole, mais il a maintenu que celle-ci est l’indice certain de celle-là, qu’elle permet de la
diagnostiquer; que ce diagnostic a été fait plusieurs fois pendant la vie, et n’a jamais été démenti
par l’autopsie; enfin, après avoir cité l’observation d’un individu encore vivant qui présente depuis
plusieurs années, de la manière la plus nette, les symptômes de l’aphémie, et qui est actuellement
à l’hospice des Incurables, il a déclaré qu’il renoncerait sans retour à la doctrine de M. Bouillaud, si
l’autopsie de ce malade ne confirmait pas le diagnostic d’une lésion cérébrale occupant
exclusivement ou principalement les lobes antérieurs. (Voy. Bulletins de la Société d’anthropologie,
1, II, séance du 4 avril 1861.)
J’ai cru devoir résumer en quelques mots cette discussion pour faire ressortir l’intérêt et l’actualité
de l’observation que je présente aujourd’hui à la Société anatomique. Sans doute, la valeur des faits
n’est pas subordonnée aux circonstances au milieu desquelles on les observe; mais l’impression
qu’ils font sur nous en dépend en grande partie, et lorsque, peu de jours après avoir entendu
l’argumentation de M. Auburtin, je trouvai un matin, dans mon service, un moribond qui depuis vingt
et un ans avait perdu la faculté du langage articulé, je recueillis avec le plus grand soin cette
observation, qui semblait venir tout exprès pour servir de pierre de touche à la théorie soutenue par
mon collègue.
[p. 338] Jusqu’alors, sans repousser cette théorie, et sans méconnaître en rien l’importance des
faits qui lui sont favorables, j’avais éprouvé beaucoup d’hésitation en présence des faits
contradictoires qui existent dans la science. Quoique partisan du principe des localisations, je me
demandais, et je me demande encore dans quelles limites ce principe est applicable. Il y a un point
qui me paraît à peu près établi par l’anatomie comparée, par le parallèle anatomique etphysiologique des races humaines, et enfin par la comparaison des variétés individuelles normales,
anormales ou pathologiques des hommes de même race, savoir: que les facultés cérébrales les
plus élevées, celles qui constituent l’entendement proprement dit, comme le jugement, la réflexion,
les facultés de comparaison et d’abstraction, ont leur siége dans les circonvolutions frontales, tandis
que les circonvolutions des lobes temporaux, pariétaux et occipitaux sont affectées aux sentiments,
aux penchants et aux passions. En d’autres termes, il y a dans l’esprit des groupes de facultés, et
dans le cerveau, des groupes de circonvolutions; et les faits acquis jusqu’ici à la science permettent
d’admettre, comme je l’ai dit ailleurs, que les grandes régions de l’esprit correspondent aux grandes
régions du cerveau. C’est dans ce sens que le principe des localisations me paraît, sinon
rigoureusement démontré, du moins extrêmement probable. Mais de savoir si chaque faculté
particulière a son siége dans une circonvolution particulière, c’est une question qui me paraît tout à
fait insoluble dans l’état actuel de la science.
L’étude des faits relatifs à la perte de la faculté du langage articulé est une de celles qui ont le plus
de chance de nous conduire à une solution positive ou négative. L’indépendance de cette faculté
est mise en évidence par l’observation pathologique, et quoique l’on puisse élever quelques doutes
sur la nature, quoique l’on puisse se demander, comme on l’a vu plus haut, si elle fait partie des
fonctions intellectuelles ou des fonctions cérébrales qui sont en rapport avec la musculation, il est
permis de se placer, au moins provisoirement, au point de vue de la première hypothèse, qui déjà,
au premier coup d’oeil, paraît la plus probable, et en faveur de laquelle l’anatomie pathologique de
l’aphémie établit de fortes présomptions. En effet, dans tous les cas où jusqu’ici l’autopsie a pu être
pratiquée, on a trouvé la substance des circonvo- [p. 339] lutions profondément altérée dans une
notable étendue; chez quelques sujets la lésion portait même exclusivement sur les circonvolutions:
d’où il est permis de conclure que la faculté du langage articulé est une des fonctions de la masse
circonvolutionnaire. Or, on admet généralement que toutes les facultés dites intellectuelles ont leur
siége dans cette partie de l’encéphale, et il paraît dès lors fort probable que réciproquement toutes
les facultés qui résident dans les circonvolutions cérébrales sont des facultés de l’ordre intellectuel.
En nous plaçant donc à ce point de vue, nous reconnaîtrons aisément que l’anatomie pathologique
de l’aphémie peut donner quelque chose de plus que la solution d’une question particulière, et
qu’elle peut jeter beaucoup de jour sur la question générale des localisations cérébrales, en
fournissant à la physiologie du cerveau un point de départ, ou plutôt un point de comparaison fort
précieux. S’il était prouvé, par exemple, que l’aphémie peut être le résultat de lésions affectant
indifféremment n’importe quelle circonvolution de n’importe quel lobe cérébral, on aurait le droit d’en
conclure non-seulement que la faculté du langage articulé n’est pas localisée, mais encore que très
probablement les autres facultés de même ordre ne sont pas localisées non plus. S’il était démontré
au contraire que les lésions qui abolissent la parole occupent constamment une circonvolution
déterminée, on ne pourrait guère se dispenser d’admettre que cette circonvolution est le siége de la
faculté du langage articulé, et, l’existence d’une première localisation une fois admise, le principe
des localisations par circonvolutions serait établi. Enfin, entre ces deux alternatives extrêmes, il en
est une troisième qui pourrait conduire à une doctrine mixte. Supposons, en effet, que les lésions de
l’aphémie occupent constamment le même lobe cérébral, mais que, dans ce lobe, elles n’occupent
pas constamment la même circonvolution; il en résulterait que la faculté du langage articulé aurait
son siége dans une certaine région, dans un certain groupe de circonvolutions, mais non dans une
circonvolution particulière, et il deviendrait très probable que les facultés cérébrales sont localisées
par régions, et non par circonvolutions.
Il importe donc d’étudier avec le plus grand soin une question spéciale qui peut avoir des
conséquences doctrinales si générales [p. 340] et si importantes. Il ne s’agit pas seulement de
chercher dans quelles régions du cerveau siégent les lésions de l’aphémie; il faut de plus désigner
par leur nom et par leur rang les circonvolutions malades et le degré d’altération de chacune d’elles.
Ce n’est pas ainsi qu’on a procédé jusqu’ici. On s’est borné, dans les observations les plus
complètes, à dire que la lésion commençait et finissait à tant de centimètres de l’extrémité
antérieure de l’hémisphère, à tant de centimètres de la grande scissure médiane ou de la scissure
de Sylvius. Mais cela est tout à fait insuffisant, parce que, avec ces indications, quelque
minutieuses qu’elles soient, le lecteur ne peut pas deviner quelle est la circonvolution malade. Ainsi,
il y a des cas où le mal est situé à la partie la plus antérieure de l’hémisphère; d’autres où il est situé
à 5 et même à 8 centimètres en arrière de ce point, et il semble, d’après cela, que le siége de la
lésion soit très variable; mais si l’on songe que les trois circonvolutions antéro-postérieures de la
convexité du lobe frontal commencent au niveau de l’arcade sourcilière et cheminent côte à côte,
d’avant en arrière, pour aller se jeter toutes les trois dans la circonvolution frontale transversale quiforme le bord antérieur du sillon de Rolando; si l’on songe que ce sillon est situé à plus de 4
centimètres en arrière de la suture coronale[1], et [p. 341] que les trois circonvolutions frontales
antéro-postérieures occupent plus des deux cinquièmes de la longueur totale du cerveau, — on
comprendra que la même circonvolution puisse être atteinte par des lésions situées en des points
très différentes et très distants les uns des autres. Il est donc beaucoup moins important d’indiquer
le niveau du mal que de dire quelles sont les circonvolutions malades.
Ce genre de description est sans doute moins commode que l’autre, car les traités classiques
d’anatomie n’ont pas vulgarisé jusqu’ici l’étude des circonvolutions cérébrales que les
phrénologistes eux-mêmes ont eu le grand tort de négliger. On s’est laissé dominer par ce vieux
préjugé que les circonvolutions cérébrales n’ont rien de fixe, que ce sont de simples plis faits au
hasard, comparables aux flexuosités désordonnées des anses intestinales, et ce qui a accrédité
cette idée, c’est que les plis secondaires, qui dépendent du degré de développement des
circonvolutions fondamentales, varient non-seulement d’individu à individu, mais souvent même,
chez le même individu, d’un hémisphère à l’autre. Il n’en est pas moins vrai que les circonvolutions
fondamentales sont fixes et constantes chez tous les animaux de même espèce, et que,
considérées dans la série animale, elles se comportent comme autant d’organes parfaitement
distincts. La description et l’énumération de ces circonvolutions fondamentales, de leurs connexions
et de leurs rapports, ne sauraient trouver place ici. On les trouvera dans les ouvrages spéciaux de
MM. Gratiolet et Rodolphe Wagner[2].
[p. 342] Et puisque j’ai exprimé des regrets sur le peu de précision des descriptions relatives aux
lésions des hémisphères cérébraux, je signalerai une confusion fâcheuse qui a induit en erreur
plusieurs observateurs. Beaucoup de personnes, qui ont l’habitude d’étudier surtout le cerveau par
sa face inférieure, s’imaginent que les lobes antérieures comprennent seulement la partie des
hémisphères qui est située en avant du chiasma des nerfs optiques et de l’extrémité antérieure du
lobe temporo-sphénoïdal. C’est bien là, en effet, que s’arrête la face inférieure des lobes antérieurs;
mais, du côté de la convexité des hémisphères, ces lobes ont une longueur au moins double de la
précédente, et se prolongent au-dessus de la scissure de Sylvius, dont ils forment le bord supérieur,
jusqu’au sillon de Rolando, qui les sépare des lobes pariétaux. Quand on lit, dans certaines
observations, que des malades dont les deux lobes antérieurs étaient entièrement détruits ont
continué à parler jusqu’au moment de leur mort, il est permis de croire, en l’absence de toute autre
indication, que l’auteur a voulu parler surtout de la partie de ces lobes qui recouvre la voûte
orbitaire. Il est dit, par exemple, dans la plus célèbre de ces observations, qu’un homme, atteint au
front par un éclat de mine, eut les deux lobes antérieurs entièrement écrasés et réduits en bouillie.
Mais il est clair qu’aucune action traumatique ne peut broyer immédiatement, complétement et d’un
seul coup la totalité des deux lobes antérieurs sans écraser en même temps toute la moitié
antérieure de l’encéphale, y compris les insula, les corps striés, le corps calleux, la voûte à trois
piliers etc., et une semblable lésion n’est pas admissible chez un homme qui avait pu marcher
jusqu’à son lit, qui avait conservé toute son intelligence, et qui survécut vingt-quatre heures sans
avoir présenté ni contracture ni paralysie. De même, lorsque j’ai montré pour la première fois, dans
une réunion de médecins, le cerveau de l’homme dont je publie aujourd’hui l’observation, plusieurs
personnes se sont écriées que cette pièce était en contradiction avec les idées de M. Bouillaud, que
les lobes antérieurs étaient à peu près sains, que la lésion était presque tout entière en arrière de
ces lobes. On va voir pourtant que les circonvolutions frontales (ou antérieures) étaient détruites
dans une étendue très considérable.
Mais j’ai à m’excuser d’avoir donné tant de développement à [p. 343] ces remarques préliminaires. Il
est temps de passer à la relation de mon observation d’aphémie.
II.
Aphémie datant de vingt et un ans, produite par le ramollissement chronique et progressif de la
seconde et de la troisième circonvolution de l’étage supérieur du lobe frontal gauche.
Le 11 avril, 1861, on transporta à l’infirmerie générale de Bicêtre, service de chirurgie, un homme de
cinquante et un ans, nommé Leborgne, atteint d’un phlegmon diffus gangréneux de tout le membre
inférieur droit, depuis le cou-de-pied jusqu’à la fesse. Aux questions que je lui adressai le lendemain
sur l’origine de son mal, il ne répondit que par le monosyllabe tan, répété deux fois de suite, et
accompagné d’un geste de la main gauche. J’allai aux renseignements sur les antécédents de cet
homme, qui était à Bicêtre depuis vingt et un ans. On interrogea tour à tour ses surveillants, sescamarades de division et ceux de ses parents qui vinrent le voir, et voici quel fut le résultat de cette
enquête.
Il était sujet, depuis sa jeunesse, à des attaques d’épilepsie; mais il avait pu prendre l’état de formier
qu’il exerça jusqu’à l’âge de trente ans. A cette époque, il perdit l’usage de la parole, et ce fut pour
ce motif qu’il fut admis comme infirme à l’hospice de Bicêtre. On n’a pu savoir si la perte de la
parole était survenue lentement ou rapidement, ni si quelque autre symptôme avait accompagné le
début de cette affection.
Lorsqu’il arriva à Bicêtre, il y avait déjà deux ou trois mois qu’il ne parlait plus. Il était alors
parfaitement valide et intelligent, et ne différait d’un homme sain que par la perte du langage
articulé. Il allait et venait dans l’hospice où il était connu sous le nom de Tan. Il comprenait tout ce
qu’on lui disait; il avait même l’oreille très fine; mais, quelle que fût la question qu’on lui adressât, il
répondait toujours: tan, tan, en y joignant des gestes très variés au moyen desquels il réussissait à
exprimer la plupart de ses idées. Lorsque ses interlocuteurs ne comprenaient pas sa mimique, il se
mettait aisément en colère, et ajoutait alors à son [p. 344] vocabulaire un gros juron, un seul, et le
même précisément que j’ai indiqué plus haut, en parlant d’un malade observé par M. Auburtin. Tan
passait pour égoïste, vindicatif, méchant, et ses camarades, qui le détestaient, l’accusaient même
d’être voleur. Ces défauts pouvaient être dus en grande partie à la lésion cérébrale; toutefois ils
n’étaient pas assez prononcés pour paraître pathologiques, et, quoique le malade fût à Bicêtre, on
n’eut jamais la pensée de le faire passer dans la division des aliénés. On le considérait au contraire
comme un homme parfaitement responsable de ses actes.
Il y avait déjà dix ans qu’il avait perdu la parole lorsqu’un nouveau symptôme se manifesta: les
muscles du bras droit s’affaiblirent graduellement, et finirent par être entièrement paralysés. Tan
continuait à marcher sans difficulté, mais la paralysie du mouvement gagna peu à peu le membre
inférieur droit, et, après avoir traîné la jambe pendant quelque temps, le malade dut se résigner à
garder constamment le lit. Il s’était écoulé environ quatre ans depuis le début de la paralysie du
bras jusqu’au moment où celle du membre abdominal avait été assez avancée pour rendre la
station tout à fait impossible. Il y avait donc à peu près sept ans que Tan était alité lorsqu’il fut
conduit à l’infirmerie. Cette dernière période de sa vie est celle de laquelle nous avons le moins de
renseignements. Comme il était devenu incapable de nuire, ses camarades ne s’occupaient plus de
lui, si ce n’est pour s’amuser quelquefois à ses dépens (ce qui lui donnait de vifs accès de colère),
et il avait perdu la petite célébrité que la singularité de sa maladie lui avait donnée autrefois dans
l’hospice. On s’était aperçu que sa vue baissait notablement depuis environ deux ans. C’était la
seule aggravation qu’on eût remarquée depuis qu’il gardait le lit. Du reste, il n’avait jamais été
gâteux; on ne changeait ses draps qu’une fois par semaine, de telle sorte que le phlegmon diffus
pour lequel il fut transporté à l’infirmerie le 11 avril 1861, ne fut reconnu par les infirmiers que
lorsqu’il eut fait des progrès considérables et envahi la totalité du membre abdominal droit, depuis le
pied jusqu’à la fesse.
L’étude de ce malheureux, qui ne pouvait parler et qui, étant paralysé de la main droite, ne pouvait
écrire, offrait bien quelque difficulté. Il était d’ailleurs dans un état général tellement grave, [p. 345]
qu’il y aurait eu cruauté à le tourmenter par de trop longues investigations.
Je constatai toutefois que la sensibilité générale était partout conservée, quoiqu’elle le fût
inégalement. La moitié droite du corps était moins sensible que l’autre, et cela avait contribué sans
doute à atténuer la douleur du phlegmon diffus. Le malade n’en souffrait pas beaucoup lorsqu’on n’y
touchait pas, mais la palpation était douloureuse, et quelques incisions, que je fus obligé de
pratiquer, provoquèrent de l’agitation et des cris.
Les deux membres droits étaient complétement paralysés du mouvement; les deux autres membres
obéissaient à la volonté, et, quoique affaiblis, pouvaient, sans aucune hésitation, exécuter tous les
mouvements. L’émission des urines et des matières fécales était naturelle, mais la déglutition se
faisait avec quelque difficulté; la mastication, au contraire, se faisait très bien. Le visage n’était pas
dévié; toutefois, dans l’action de souffler, la joue gauche paraissait un peu plus gonflée que la
droite, ce qui indiquait que les muscles de ce côté de la face étaient un peu affaiblis. Il n’y avait
aucune tendance au strabisme. La langue était parfaitement libre; elle n’était nullement déviée; le
malade pouvait la mouvoir en tous sens et la tirer hors de la bouche. Les deux moitiés de cet
organe étaient d’une égale épaisseur. La difficulté de déglutition que je viens de signaler était due à
la paralysie commençante du pharynx, et non à la paralysie de la langue, car c’était seulement letroisième temps de la déglutition qui était laborieux. Les muscles du larynx ne paraissaient
nullement altérés, le timbre de la voix était naturel, et les sons que le malade rendait pour prononcer
son monosyllabe étaient parfaitement purs.
L’ouïe avait gardé sa finesse: Tan entendait bien le bruit de la montre; mais sa vue était affaiblie;
quand il voulait regarder l’heure, il était obligé de prendre la montre lui-même avec sa main gauche
et de la placer dans une position particulière, à 20 centimètres environ de l’oeil droit, qui paraissait
meilleur que le gauche.
L’état de l’intelligence n’a pu être exactement déterminé. Il est certain que Tan comprenait presque
tout ce qu’on lui disait; mais, ne pouvant manifester ses idées ou ses désirs que par les movements
de sa main gauche, notre moribond ne pouvait pas se faire [p. 346] comprendre aussi bien qu’il
comprenait les autres. Les réponses numériques étaient celles qu’il faisait le mieux, en ouvrant ou
fermant les doigts. Je lui demandai plusieurs fois depuis combien de jours il était malade? il
répondit tantôt cinq jours, tantôt six jours. Depuis combien d’années il était à Bicêtre? il ouvrit la
main quatre fois de suite, et fit l’appoint avec un seul doigt; cela faisait vingt et un ans, et l’on a vu
plus haut que ce renseignement était parfaitement exact. Le lendemain, je répétai la même
question, et j’obtins la même réponse; mais, lorsque je voulus y revenir une troisième fois, Tan
comprit que je lui faisais faire un exercise; il se mit en colère, et articula le juron déjà nommé que je
n’ai entendu de sa bouche qu’une seule fois. Je lui présentai ma montre deux jours de suite.
L’aiguille des secondes ne marchait pas; il ne pouvait par conséquent distinguer les trois aiguilles
qu’à leur forme ou à leur longueur; néanmoins, après avoir examiné la montre pendant quelques
instants, il put chaque fois indiquer l’heure avec exactitude. Il est donc incontestable que cet homme
était intelligent, qu’il pouvait réfléchir, et qu’il avait conservé, dans une certaine mesure, la mémoire
des choses anciennes. Il pouvait même comprendre des idées assez compliquées: ainsi je lui
demandai dans quel ordre ses paralysies s’étaient succédé; il fit d’abord avec l’index de la main
gauche un petit geste horizontal qui voulait dire: compris! puis il me montra successivement sa
langue, son bras droit et sa jambe droite. C’était parfaitement exact, à cela près qu’il attribuait la
perte de la parole à la paralysie de la langue, ce qui était bien naturel.
Pourtant, diverses questions auxquelles un homme d’une intelligence ordinaire aurait trouvé le
moyen de répondre par le geste, même avec une seule main, sont restées sans réponse. D’autres
fois on n’a pu saisir le sens de certaines réponses, ce qui paraissait impatienter beaucoup le
malade; d’autres fois, enfin, la réponse était claire, mais fausse: ainsi, quoiqu’il n’eût pas d’enfants,
il prétendait en avoir. Il n’est donc pas douteux que l’intelligence de cet homme avait subi une
atteinte profonde, soit sous l’influence de son affection cérébrale, soit sous l’influence de la fièvre
qui le dévorait; mais il était évidemment bien plus intelligent qu’il ne faut l’être pour parler.
Il résultait clairement des renseignements obtenus et de l’éta [sic] [p. 347] présent du malade qu’il
existait une lésion cérébrale progressive, qui, dans l’origine et pendant les dix premières années de
la maladie, était restée limitée à une région assez circonscrite, et qui, dans cette première période,
n’avait atteint ni les organes de motilité, ni les organes de sensibilité; qu’au bout de dix ans, la lésion
s’était propagée à un ou plusieurs organes de motilité, en respectant encore les organes de
sensibilité; et que, plus récemment enfin, la sensibilité générale s’était émoussée en même temps
que la vision, surtout la vision de l’oeil gauche. La paralysie complète du mouvement occupant les
deux membres du côté droit, et la sensibilité de ces deux membres étant en outre un peu affaiblie,
la lésion cérébrale principale devait occuper l’hémisphère gauche, et ce qui confirmait cette opinion,
c’était la paralysie incomplète des muscles de la joue gauche et de la rétine du même côté, car il est
inutile de rappeler que les paralysies de cause cérébrale sont croisées pour le tronc et les
membres, et directes pour la face.
Il s’agissait maintenant de déterminer plus exactement, si c’était possible, le siége de la lésion
primitive, et, quoique la dernière discussion de la Société d’anthropologie eût laissé planer quelque
doute sur la doctrine de M. Bouillaud, je voulus, dans l’attente d’une autopsie prochaine, raisonner
comme si cette doctrine était vraie; c’était le meilleur moyen de la mettre à l’épreuve. M. Auburtin
ayant déclaré quelques jours auparavant qu’il y renoncerait si on lui montrait un seul cas d’aphémie
bien caractérisée sans lésion des lobes antérieurs, je l’invitai à venir voir mon malade pour savoir
avant tout quel serait son diagnostic, et si cette observation était une de celles dont il accepterait le
résultat comme concluant. Malgré les complications qui étaient survenues depuis onze ans, mon
collègue trouva l’état actuel et les antécédents suffisamment clairs, pour affirmer sans hésitation
que la lésion avait dû débuter dans l’un des lobes antérieurs.Raisonnant d’après cette donnée pour compléter le diagnostic, je considérai que le corps strié était
l’organe moteur le plus rapproché des lobes antérieurs; c’était sans doute en se propageant
graduellement à cet organe que la lésion primitive avait produit l’hémiplégie. Le diagnostic probable
était donc: lésion primitive du lobe antérieur gauche, propagée au corps strié du même côté. Quant
à la nature de cette lésion, tout indiquait qu’il s’agissait [p. 348] d’un ramollissement chronique à
marche progressive, mais extrêmement lente, car l’absence de tout phénomène de compression
excluait l’idée d’une tumeur intra-crânienne.
Le malade mourut le 17 avril, à onze heures du matin. L’autopsie fut pratiquée le plus tôt possible,
c’est-à-dire au bout de vingt-quatre heures. La température était peu élevée. Le cadavre ne
présentait aucun signe de putréfaction. Le cerveau fut montré quelques heures après à la Société
d’anthropologie, puis plongé immédiatement dans l’alcool. Cet organe était tellement altéré, qu’il a
fallu de très grandes précautions pour le conserver. Ce n’est qu’au bout de deux mois et après
plusieurs changements de liquide, que la pièce a commencé à se raffermir. Aujourd’hui elle est en
parfait état, et elle est déposée dans le musée Dupuytren sous le nº 55, a, du système
nerveux.
Je passe sous silence les détails relatifs au phlegmon diffus. Les muscles des deux membres droits
étaient entièrement graisseux et réduits à un petit volume. Tous les viscères étaient sains, excepté
l’encéphale.
Le crâne a été ouvert à la scie avec beaucoup de soin. Toutes les sutures sont soudées; l’épaisseur
des os est un peu accrue; le diploé est remplacé par du tissu compacte. La surface interne de la
voute crânienne présente dans toute son étendue une apparence de fine vermoulure, indice certain
d’une ostéite chronique (nº 55, b).
La face externe de la dure-mère est rouge ou très vasculaire; cette membrane est très épaisse, très
vasculaire, comme charnue, et tapissée intérieurement d’une couche pseudo-membraneuse infiltrée
de sérosité, et d’apparence lardacée. La dure-mère et la fausse membrane réunies ont une
épaisseur moyenne de 5 millimètres (minimum, 3 millimètres; maximum, 8); d’où il résulte
nécessairement que l’encéphale a dù perdre une notable partie de son volume primitif.
La dure-mère enlevée, la pie-mère apparaît très injectée en certains points, épaissie partout, et, par
places, opaque, infiltrée d’une matière plastique jaunâtre qui a la couleur du pus, mais qui est
solide, et qui, examinée au microscope, ne renferme pas de globules purulents.
Sur la partie latérale de l’hémisphère gauche, au niveau de la scissure de Sylvius, la pie-mère est
soulevée par une collection de [p. 349] sérosité transparente, qui se loge dans une large et
profonde dépression de la substance cérébrale. Ce liquide étant évacué par une ponction, la pie-
mère s’affaisse, se déprime profondément, et il en résulte une cavité allongée d’une capacité
équivalente au volume d’un oeuf de poule, correspondant à la scissure de Sylvius, et séparant par
conséquent le lobe frontal du lobe temporal. Elle se prolonge en arrière jusqu’au niveau du sillon de
Rolando, qui sépare, comme on sait, les circonvolutions antérieures ou frontales des circonvolutions
pariétales. La lésion est donc située tout entière en avant de ce sillon, et le lobe pariétal est sain, au
moins d’une manière relative, car aucune partie des hémisphères n’est dans un état d’intégrité
absolue.
En incisant et écartant la pie-mère au niveau de la cavité que je viens d’indiquer, on reconnaît au
premier coup d’oeil que celle-ci correspond non à une dépression, mais à une perte de substance
de la masse cérébrale; le liquide qui la remplissait y a été exhalé consécutivement pour remplir le
vide à mesure qu’il se formait, comme cela a lieu dans le ramollissement chronique des couches
superficielles du cerveau ou du cervelet. L’étude des circonvolutions qui limitent la cavité montre
effectivement qu’elles sont le siége d’un de ces ramollissements chroniques dont la marche est
assez lente pour que les molécules cérébrales, dissociées en quelque sorte une à une, puissent se
résorber et être remplacées par une exhalation de sérosité[3]. Une partie notable de l’hémisphère
gauche a été ainsi détruite graduellement; mais le ramollissement s’étend bien au delà des limites
de la cavité; celle-ci n’est nullement circonscrite, et ne peut sous aucun rapport être comparée à un
kyste. Ses parois, presque partout irrégulières, anfractueuses, sont constituées par la substance
cérébrale elle-même, qui est extrêmement ramollie à ce niveau, et dont la couche la plus interne, en
contact [p. 350] direct avec la sérosité exhalée, était en voie de dissolution lente et graduellelorsque la malade a succombé. Seule, la paroi inférieure est lisse et offre une consistance assez
ferme.
Il est clair, par conséquent, que le foyer primitif du ramollissement existait là où se trouve
aujourd’hui la perte de substance, que le mal s’est ensuite étendu de proche en proche par
continuité de tissu, et que le point où il a débuté doit être cherché, non parmi les organes
actuellement ramollis ou en voie de ramollissement, mais parmi ceux qui sont plus ou moins
complétement détruits. Nous allons donc, d’après l’inspection des parties qui limitent la perte de
substance, dresser la liste de celles qui ont disparu.
La cavité que nous allons décrire est située, comme on l’a déjà vu, au niveau de la scissure de
Sylvius; elle est comprise par conséquent entre le lobe frontal et le lobe temporo-sphénoïdal, et si
les organes qui l’entourent n’étaient que refoulés sans être détruits, on devrait trouver sur son bord
inférieur ou temporal la circonvolution marginale inférieure, sur son bord supérieur ou frontal la
troisième circonvolution frontale[4], et enfin, sur sa paroi pro- [p. 351] fonde, le lobe de l’insula. Or, il
n’en est rien. 1º Le bord inférieur de la cavité est limité par la seconde circonvolution
temporo-sphé- [p. 352] noïdale, qui est d’ailleurs bien entière et qui possède une consistance assez
ferme. La circonvolution marginale inférieure a donc été détruite dans toute son épaisseur, c’est-à-
dire jusqu’à la scissure parallèle. 2º La paroi profonde de la cavité ne présente plus de traces
du lobe de l’insula; ce lobe est entièrement détruit, ainsi que la moitié interne du noyau extra-
ventriculaire du corps strié; enfin, la perte de substance se prolonge de ce côté jusque dans la
partie antérieure du noyau ventriculaire du corps strié, de telle sorte que notre cavité communique,
par une ouverture longue d’un demi-centimètre et à bords irréguliers, avec le ventricule latéral du
cerveau. 3º Enfin, le bord supérieur, ou plutôt la paroi supérieure de la cavité, empiète
considérablement sur le lobe frontal, qui présente à ce niveau une échancrure largé et profonde. La
moitié postérieure de la troisième circonvolution frontale est complétement détruite dans toute son
épaisseur; la seconde circonvolution frontale est un peu moins altérée. Ses deux tiers externes au
moins ont disparu, et le tiers externe, qui se retrouve encore, est extrêmement ramolli. En arrière, le
tiers inférieur de la circonvolution frontale transversale est détruit, dans toute son épaisseur,
jusqu’au sillon de Rolando.
En résumé, par conséquent, les organes détruits sont les suivants:
La petite circonvolution marginale inférieure (lobe temporo-sphénoïdal); les petites circonvolutions
du lobe de l’insula, et la partie subjacente du corps strié; enfin, sur le lobe frontal, la partie inférieure
de la circonvolution transversale, et la moitié postérieure des deux grandes circonvolutions
désignées sous les noms de seconde et troisième circonvolutions frontales. Des quatre
circonvolutions qui forment l’étage supérieur du lobe frontal, une seule, la première et la plus
interne, a conservé non son intégrité, car elle est ramollie et atrophiée, mais sa continuité; et si l’on
rétablit par la pensée toutes les parties qui ont disparu, on trouve que les trois quarts au moins de la
cavité ont été creusés aux dépens du lobe frontal.
Il s’agit maintenant de déterminer le point où la lésion a dû débuter. Or, l’examen de la cavité
laissée par la perte de substance montre tout d’abord que le centre du foyer correspond au lobe
frontal. Par conséquent, si le ramollissement s’était propagé [p. 353] uniformément en tous sens, ce
serait bien ce lobe qui aurait été le point de départ du mal. Mais ce n’est pas seulement l’étude de la
cavité qui doit nous guider, nous devons tenir compte aussi de l’état des parties qui l’entourent. Ces
parties sont très inégalement ramollies, elles le sont surtout dans une étendue très variable. Ainsi la
seconde circonvolution temporale, qui limite inférieurement le foyer, présente une surface lisse et
une consistance assez ferme; elle est ramollie, sans doute, mais elle ne l’est pas beaucoup, et elle
ne l’est que dans sa couche superficielle. Du côté opposé, sur le lobe frontal, le ramollissement est,
au contraire, presque diffluent au voisinage du foyer; à mesure qu’on s’en éloigne, la substance
cérébrale se raffermit graduellement, mais le ramollissement s’étend, en réalité, jusqu’à une
distance considérable, et atteint presque tout le lobe frontal. C’est donc surtout dans ce lobe que le
ramollissement s’est propagé, et il est à peu près certain que les autres parties n’ont été envahies
que consécutivement.
Si l’on cherchait à préciser davantage, on remarquerait que la troisième circonvolution frontale est
celle qui présente la perte de substance la plus étendue, qu’elle est non-seulement coupée en
travers au niveau de l’extrémité antérieure de la scissure de Sylvius, mais encore entièrement
détruite dans toute sa moitié postérieure, qu’elle a subi à elle seule une perte de substance égale àla moitié environ de la perte de substance totale; que la seconde circonvolution ou circonvolution
moyenne, quoique très profondément entamée, conserve encore sa continuité à sa partie la plus
interne, et que par conséquent, selon toutes probabilités, c’est dans la troisième circonvolution
frontale que le mal a débuté.
Les autres parties des hémisphères sont relativement saines; elles sont, il est vrai, un peu moins
fermes que d’habitude, et on peut dire que toutes les parties extérieures de l’encéphale ont subi une
atrophie notable, mais elles ont conservé leur forme, leur continuité, leur aspect normal. Quant aux
parties profondes, j’ai renoncé à les étudier, afin de ne pas détruire la pièce qu’il me paraissait
important de déposer dans le Musée. Toutefois, l’ouverture qui faisait communiquer avec l’extérieur
la partie antérieure du ventricule latéral gauche s’étant agrandie malgré moi pendant la dissection
de la pie-mère, j’ai pu examiner à demi la surface interne de ce ventricule, et j’ai vu que tout le corps
strié était [p. 354] plus ou moins ramolli, mais que la couche optique avait sa couleur, son volume et
sa consistance normaux.
L’encéphale tout entier, pesé avec la pie-mère, après l’évacuation du liquide qui remplissait le foyer,
ne dépasse pas le poids de 987 grammes. Il est donc inférieur de près de 400 grammes au poids
moyen du cerveau chez les hommes de cinquante ans. Cette perte considérable porte presque
entièrement sur les hémisphères cérébraux. On sait, en effet, que le reste de l’encéphale à l’état
normal n’atteint jamais le poids de 200 grammes, et reste presque constamment au-dessous de
180. Or, le cervelet, la protubérance et le bulbe, quoique peu volumineux sur notre sujet, ne sont
certainement pas beaucoup au-dessous de la moyenne, et en supposant, par impossible, qu’ils
eussent perdu le quart de leur poids, cela ne rendrait compte que d’une partie minime de la
déperdition totale.
La destruction des organes qui entourent la scissure de Sylvius de l’hémisphère gauche contribue,
sans doute, beaucoup à diminuer le poids du cerveau; mais j’ai fait, dans un cerveau sain, une perte
de substance de même étendue, et la masse que j’ai enlevée ainsi ne pesait pas tout à fait 50
grammes. Il est donc infiniment probable que les hémisphères cérébraux ont subi, dans toute leur
étendue, une atrophie assez considérable, et cette probabilité se change en certitude si l’on songe à
l’épaisseur considérable des méninges et de la fausse membrane arachnoïdienne, épaisseur, qui
s’élève, en certains points, à 5 ou 6 millimètres.
Après avoir décrit les lésions, et cherché à en déterminer la nature, le siége et la marche
anatomique, il importe de comparer ces résultats avec ceux de l’observation clinique, afin d’établir,
si c’est possible, un rapport entre les symptômes et les désordres matériels.
L’inspection anatomique montre que la lésion était encore en voie de propagation lorsque le malade
a succombé. Cette lésion a donc été progressive, mais elle a marché avec beaucoup de lenteur,
puisqu’elle a mis vingt et un ans à détruire une partie assez limitée de la masse cérébrale. Il est
permis de croire, par conséquent, qu’il y a eu au commencement une longue période pendant
laquelle elle ne dépassait pas les limites de l’organe où elle avait débuté. Or, on a vu que le foyer
primitif du mal était situé dans [p. 355] le lobe frontal, et très probablement dans la troisième
circonvolution frontale. Cela nous conduit à admettre qu’au point de vue de l’anatomie pathologique
il y a eu deux périodes: l’une dans laquelle une seule circonvolution frontale (probablement la
troisième) était altérée; l’autre, dans laquelle le mal s’est propagé de proche en proche à d’autres
circonvolutions, au lobe de l’insula ou au noyau extra-ventriculaire du corps strié.
Si maintenant nous examinons la succession des symptômes, nous trouvons également deux
périodes: une première période qui a duré dix ans, pendant laquelle la faculté du langage était
abolie, et où toutes les autres fonctions de l’encéphale étaient intactes; et une seconde période de
onze ans, pendant laquelle une paralysie du mouvement d’abord partielle, puis absolument
complète, a envahi successivement le membre supérieur et le membre inférieur du côté droit.
Cela posé, il est impossible de méconnaître qu’il y a eu correspondance entre les deux périodes
anatomiques et les deux périodes symptomatologiques. Nul n’ignore que les circonvolutions
cérébrales ne sont pas des organes moteurs. Le corps strié de l’hémisphère gauche est donc de
tous les organes lésés le seul où l’on puisse chercher la cause de la paralysie des deux membres
droits, et la seconde période clinique, celle où la motilité a été altérée, correspond ainsi à la
seconde période anatomique, c’est-à-dire à celle où le ramollissement, débordant les limites du lobe
frontal, a gagné l’insula et le corps strié.Dès lors, la première période de dix ans, caractérisée cliniquement par l’unique symptôme de
l’aphémie, doit correspondre à l’époque où la lésion était encore limitée au lobe frontal.
Jusqu’ici, dans ce parallèle des lésions et des symptômes, je n’ai parlé ni des troubles de
l’intelligence, ni de leur cause anatomique. On a vu que l’intelligence de notre malade, parfaitement
conservée pendant longtemps, avait décliné notablement à partir d’une époque qui n’a pas pu être
déterminée, et qu’elle était fort affaiblie lorsque nous l’avons vu pour la première fois. Nous avons
trouvé, à l’autopsie, des altérations plus que suffisantes pour expliquer cet état. Trois
circonvolutions frontales sur quatre étaient profondément lésées dans une étendue considérable,
presque tout le lobe frontal était plus ou moins ramolli; enfin toute la masse [p. 356] des
circonvolutions des deux hémisphères était atrophiée, affaissée et sensiblement plus molle qu’à
l’état normal. On a peine à comprendre que le malade ait pu conserver encore quelque intelligence,
et il ne paraît pas probable qu’on puisse vivre bien longtemps avec un pareil cerveau. Je pense,
pour ma part, que le ramollissement général du lobe frontal gauche, l’atrophie générale des deux
hémisphères, et la méningite chronique générale, ne remontaient pas à une époque fort reculée; je
suis disposé à croire que ces lésions sont survenues longtemps après le ramollissement du corps
strié, de telle sorte qu’on pourrait subdiviser la seconde période en deux périodes secondaires, et
résumer ainsi l’histoire du malade.
Les faits qui, comme celui-ci, se rattachent à de grandes questions de doctrine, ne sauraient être
exposés avec trop de détails, ni discutés avec trop de soin. J’ai besoin de cette excuse pour me
faire pardonner l’aridité des descriptions et la longueur des discussions. Je n’ai plus maintenant que
peu de mots à ajouter pour faire ressortir les conséquences de cette observation.
1º L’aphémie, c’est-à-dire la perte de la parole, avant tout autre trouble intellectuel et avant
toute paralysie, a été la conséquence d’une lésion de l’un des lobes antérieurs du cerveau.
2º Notre observation vient donc confimer l’opinion de M. Bouillaud, qui place dans ces lobes
le siége de la faculté du langage articulé.
3º Les observations recueillies jusqu’ici, celles du moins qui sont accompagnées d’une
description anatomique claire et précise, ne sont pas assez nombreuses pour qu’on puisse
considérer cette localisation d’une faculté particulière dans un lobe déterminé [p. 357] comme
définitivement démontrée, mais on peut la considérer du moins comme extrêmement probable.
4º C’est une question beaucoup plus douteuse de savoir si la faculté du langage articulé
dépend du lobe antérieur considéré dans son ensemble, ou spécialement de l’une des
circonvolutions de ce lobe; de savoir, en d’autres termes, si la localisation des facultés cérébrales a
lieu par faculté et par circonvolution, ou seulement par groupes de facultés et par groupes de
circonvolutions. Les observations ultérieures devront être recueillies dans le but de résoudre cette
question. Il faut pour cela indiquer exactement le nom et le rang des circonvolutions malades, et, si
la lésion est très étendue, chercher à déterminer, autant que possible, par l’examen anatomique, le
point ou plutôt la circonvolution où le mal paraît avoir débuté.
5º Chez notre malade, le siége primitif de la lésion était dans la seconde ou dans la troisième
circonvolution frontale, plus probablement dans cette dernière. Il est donc possible que la faculté du
langage articulé siége dans l’une ou l’autre de ces deux circonvolutions; mais on ne peut le savoir
encore, attendu que les observations antérieures sont muettes sur l’état de chaque circonvolution
prise en particulier, et on ne peut même pas le pressentir, puisque le principe des localisations par
circonvolution ne repose encore sur aucune base certaine.
6º En tous cas, il suffit de comparer notre observation avec celles qui l’ont précédée pour
écarter aujourd’hui l’idée que la faculté du langage articulé réside dans un point fixe, circonscrit, et
situé sous n’importe quelle bosse du crâne; les lésions de l’aphémie ont été trouvées le plus
souvent dans la partie la plus antérieure du lobe frontal, non loin du sourcil, et au-dessus de la
voûte orbitaire; tandis que chez mon malade, elles existaient bien plus en arrière, et beaucoup plus
près de la suture coronale que de l’arcade sourcilière. Cette différence de siége est incompatible
avec le système des bosses: elle serait parfaitement conciliable, au contraire, avec le système des
localisations par circonvolutions, puisque chacune des trois grandes circonvolutions de l’étage
supérieur du lobe frontal parcourt successivement, dans son trajet antéro-postérieur, toutes lesrégions où ont été trouvées jusqu’ici les lésions de l’aphémie.
Notes
[§] Editor’s note: Broca uses siége as a noun, rather than the more common siège, throughout the
paper. I have followed his practice here.
[1] On croit généralement que le sillon de Rolando est situé directement au-dessous de la suture
coronale, et M. Gratiolet, d’après cela, accorde une importance toute particulière à l’étude de cette
suture, qui permettrait d’établir une relation bien précise entre la région frontale du crâne et les
lobes antérieurs du cerveau. Ce serait une donnée infiniment précieuse dans le parallèle des races
humaines. Malheureusement, cette donnée est tout à fait inexacte: le cerveau, retiré du crâne et
déposé sur une table, s’étale et s’allonge, et si l’on mesure alors la longueur du lobe antérieur de
l’hémisphère, on trouve qu’elle est à peu près égale à celle de l’os frontal. Mais, en examinant les
organes en place, je suis arrivé à un résultat tout à fait différent. Voici comment je procède. Après
avoir enlevé les léguments et le péricrâne, j’enfonce des vrilles dans les divers points de la suture
coronale, et je pousse à travers les trous de vrille de petites chevilles de bois jusque dans la
substance cérébrale. Le crâne est alors ouvert à la scie; le cerveau est enlevé et dépouillé de ses
membranes, et j’étudie la situation des chevilles par rapport au sillon de Rolando. J’ai fait cette
recherche sur onze sujets du sexe masculin, ayant atteint ou dépassé l’âge adulte, et j’ai trouvé que
constamment le sillon de Rolando commence, sur la ligne médianne, à 4 centimètres au moins en
arrière de la suture coronale (minimum, 40 millimètres; maximum, 63 millimètres). A sa partie
externe, ce sillon, qui est oblique et non point transversal, se rapproche de la suture coronale; à 4
centimètres de la ligne médiane, il n’est plus situé qu’à 2 centimètres au moins, 3 au plus, en arrière
de cette suture. Le même procédé m’a permis de constater qu’il y a au contraire une relation assez
constante entre la suture lambdoïde et le sillon occipital transverse qui sépare le lobe pariétal du
lobe occipital de l’hémisphère. Les chevilles enfoncées dans la suture lambdoïde pénètrent
ordinairement dans le sillon occipital ou tout près de là. Je ne les ai jamais trouvées à plus de 15
millimètres de ce sillon, et l’écart est rarement de plus de 5 millimètres.
[2] Gratiolet et Leuret, Anatomie comparée du système nerveux, 1. II, p. 110. Paris, 1857, in-8. Ce
second volume est exclusivement l’oeuvre de M. Gratiolet. — Gratiolet, Mémoire sur les plis
cérébraux de l’homme et des primates, Paris, 1854, in-4, avec atlas in-folio. — Rodolphe Wagner,
Abhandlung über die typischen Verschiedenheiten der Windungen der Hemisphæren, etc.,
Göttingen, 1860, in-4, avec atlas, p. 13 à 25. On trouvera plus loin, dans une autre note, une
description abrégée des circonvolutions antérieures ou frontales.
[3] Ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans le ramollissement qui débute dans la couche
médullaire des circonvolutions: c’est seulement lorsque la lésion a son point de départ sous la pie-
mère, c’est-à-dire dans la couche corticale des circonvolutions, que la substance ramollie et
lentement résorbée est remplacée par de la sérosité. J’ai observé les diverses phases de ce
mécanisme sur le cervelet aussi bien que sur le cerveau. La première pièce que j’ai recueillie (et
que j’ai présenté en janvier 1861 à la Société anatomique) m’avait d’abord embarrassé; mais depuis
lors plusieurs autres ont levé mes doutes.
[4] Il m’a paru nécessaire, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de rappeler ici très sommairement
la disposition et les rapports des organes cérébraux que je devrai mentionner.
Le lobe antérieur du cerveau comprend toute la partie de l’hémisphère située audessus de la
scissure de Sylvius, qui le sépare du lobe temporo-sphénoïdal, et en avant du sillon de Rolando, qui
le sépare du lobe pariétal. La situation de ce dernier sillon a été précisée dans une note précédente
(p. 340). Sa direction est presque transversale; partant de la ligne médiane, il va presque en ligne
droite, et en décrivant à peine de légères flexuosités, aboutir en bas et en dehors à la scissure de
Sylvius, qu’il rencontre presque à angle droit, en arrière du bord postérieur du lobe de l’insula.
Le lobe antérieur du cerveau se compose de deux étages, l’un inférieur ou orbitaire, formé de
plusieurs circonvolutions dites orbitaires, qui reposent sur la voûte de l’orbite, et dont je n’aurai pas
à parler; l’autre supérieur, situé sous l’écaille de l’os frontal et sous la partie la plus antérieure du
pariétal.
Cet étage supérieur se compose de quatre circonvolutions fondamentales, qu’on appelle lescirconvolutions frontales proprement dites: l’une est postérieure, les autres sont antérieures. La
postérieure, peu flexueuse, forme le bord antérieur du sillon de Rolando; elle est donc presque
transversale, et elle remonte de dehors en dedans, de la scissure de Sylvius à la grande scissure
médiane qui reçoit la faux du cerveau: c’est pourquoi on la désigne indifféremment sous les noms
de circonvolution frontale postérieure, transversale ou ascendante. Les trois autres circonvolutions
de l’étage supérieur sont très flexueuses, très compliquées, et il faut une certaine habitude pour les
distinguer dans toute leur longueur, en évitant de confondre les sillons fondamentaux qui les
séparent, avec les sillons secondaires qui séparent les plis de second ordre, et qui varient, suivant
les individus, d’après le degré de complication, c’est-à-dire d’après le degré de développement des
circonvolutions fondamentales. Ces trois circonvolutions antérieures sont antéro-postérieures, et,
cheminant côte à côte, parcourent d’avant en arrière toute la longueur du lobe frontal. Elles
commencent au niveau de l’arcade sourcilière, où elles se réfléchissent pour se continuer avec les
circonvolutions de l’étage inférieur, et elles vont aboutir, en arrière, à la circonvolution frontale
transversale, dans laquelle elles se jettent toutes trois. Elles portent les noms de première, seconde
et troisième circonvolutions frontales. On peut encore les appeler interne, moyenne et externe; mais
les noms ordinaux ont prévalu.
La première longe la grande scissure du cerveau; elle présente constamment, dans l’espèce
humaine, un sillon antéro-postérieur plus ou moins complet qui la divise en deux plis de second
ordre. On l’a donc subdivisée en deux circonvolutions; mais l’anatomie comparée montre que ces
deux plis ne forment qu’une seule circonvolution fondamentale.
La seconde circonvolution frontale n’offre rien de particulier; il n’en est pas de mème de la troisième,
qui est la plus externe. Celle-ci présente un bord supérieur ou interne contigu avec le bord flexueux
de la circonvolution moyenne, et un bord inférieur ou externe dont les rapports diffèrent suivant
qu’on les examine en avant ou en arrière. Dans sa moitié antérieure, ce bord est en contact avec le
bord externe de la circonvolution orbitaire la plus externe. Dans sa moitié postérieure, il est libre, au
contraire, et séparé du lobe temporo-sphénoïdal par la scissure de Sylvius, dont il forme le bord
supérieur. C’est à cause de ce dernier rapport que la troisième circonvolution frontale est
quelquefois désignée sous le nom de circonvolution marginale supérieure.
Ajoutons que le bord inférieur de la scissure de Sylvius est formé par la circonvolution supérieure du
lobe temporo-sphénoïdal, laquelle est appelée pour cela circonvolution marginale inférieure. C’est
un pli antéro-postérieur, mince et presque rectiligne, qui est séparé de la seconde circonvolution
temporo-sphénoïdale par un sillon parallèle à la scissure de Sylvius. Ce sillon est désigné sous le
nom de scissure parallèle (sous-entendu à la scissure de Sylvius).
Enfin, lorsqu’on écarte les deux circonvolutions marginales, supérieure et inférieure, de la scissure
de Sylvius, on aperçoit une éminence large et peu saillante dont le sommet donne naissance à cinq
petites circonvolutions simples, ou plutôt à cinq plis rectilingnes radiés en éventail: c’est le lobe de
l’insula qui recouvre le noyau extraventriculaire du corps strié, et qui, s’élevant du fond de la
scissure de Sylvius, se trouve en continuité de substance, par sa couche corticale, avec la partie la
plus enfoncée des deux circonvolutions marginales, par sa couche médullaire avec le noyau extra-
ventriculaire du corps strié. Il résulte de ce rapport qu’une lésion qui se propage, par voie de
continuité, du lobe frontal au lobe temporo-sphénoïdal, ou réciproquement, passe presque
nécessairement par le lobe de l’insula, et que de là elle a toute chance de se propager au noyau
extra-ventriculaire du corps strié, attendu que la substance propre de l’insula, qui sépare ce noyau
de la surface du cerveau, ne forme qu’une couche fort mince.